Ce qu’apporte le travail du bois

Ce qu’apporte le travail du bois

J’ai lu dans un post récent que le travail du bois permet aux enfants d’aborder les mathématiques ou les sciences de la vie et de la terre. C’est déjà bien. Je pense qu’on peut ouvrir plus large le champ des apprentissages. Le travail (et l’univers) du bois tel que je le transmets depuis 15 ans (artisanat/art/le bois/l’arbre/la forêt) m’a fait réaliser la richesse et la diversité des apprentissages liés. On apprend tout le temps, partout et de manière organique. J’observe les personnes qui découvrent ces pratiques avec moi, qui découvrent l’immensité de ce qu’on peut aborder avec le matériau bois, l’arbre, la forêt : les enfants dans le cadre scolaire (de la primaire aux SEGPA), lors d’ateliers en public ou à mon atelier, les jeunes de la mission locale, mes stagiaires du weekend; en didactique, en pratiquant ou lors d’une « rando-sculpture » en forêt etc…

Voici une liste (non exhaustive, communiquez-moi vos idées) de ce qu’on peut aborder en travaillant le bois :

Commençons par les cinq sens :

le toucher : ça commence souvent par le manche de l’outil en bois, puis mes stagiaires prennent en main un morceau brut avant d’apprécier la douceur du rendu final. Lors de mes interventions scolaires j’apporte des toupies en buis, des bols tournés, des sculptures poncées : autant d’occasions de toucher du bois et d’en apprécier la sensation.

l’odeur : Chaque bois a son odeur : le châtaignier, le noisetier, le merisier, le chêne. Parfois tannique, parfois fruitée toujours singulière et caractéristique, chaque essence se distingue par une odeur, véritable signature olfactive qui permet de l’identifier.

le son de la flûte en bambou, de l’outil qui va à contre fil, de la scie qui file correctement dans le bois, de la hachette qui taille sur le bloc, des deux cuillères dos à dos qui deviennent instrument de musique

Le goûter : manger dans un bol en bois avec une cuillère en bois dont on a connu le plaisir tactile à la tailler, dont on a connu l’origine dans un demi tronc de cerisier, dont l’odeur de sucette à la cerise éveille déjà en nous le plaisir sucré de la vie.

la vue : Le plaisir visuel des courbes d’une sculpture ou du brillant d’un bois tout juste taillé à la plane, excluant ainsi le laborieux ponçage.

Je poursuis :

les postures : sécurité, protéger son corps, être efficace dans ses gestes, avec fermeté mais sans brutalité

la respiration : la pratique du bois nécessite d’oxygéner ses muscles pour œuvrer correctement et de respirer calmement, en profondeur.

la concentration, la confiance en soi, l’enthousiasme

ORA : Observation Réflexion Action : apprendre à observer la matière qui est à retirer (nous sommes en taille directe), intégrer cette observation pour agir en mesure, en proportion

Le jeu : quand je propose une caisse remplie de chutes de bois les enfants du centre de loisirs s’en emparent et commencent leurs création ludiques : ici un avion, là une table, ou bien encore une maison ou un village entier.

La magie d’une toupie qui se retourne (tippe top)

La réalisation d’un objet concret

La valorisation d’une matière locale, qui vit, meurt et dans bien des cas repousse.

La transmission intergénérationnelle : j’ai eu la chance de sculpter un noyer planté par mon arrière grand-père. Un bûcheron comme Mathias Bonneau va travailler dans la forêt où son père et son grand-père œuvraient déjà, lui laissant le fruit de leur travail et la responsabilité qui va avec.

La responsabilité (du latin respondere, répondre de) de l’acte de prélever ou récolter un arbre ou une branche de noisetier de notre « oïkos » (c-à-d notre patrimoine, notre maison – à l’origine de « écologie »)

les apprentissages mutuels : chaque atelier est l’occasion de mettre en place les apprentissages mutuels. Le stagiaire qui est le plus en avance sur les étapes de création du tabouret est en charge d’expliquer aux autres ce qu’il vient d’apprendre.

Les apprentissages autonomes : se corriger tout seul, apprendre en pratiquant

mais aussi :

l’histoire : j’ai commencé en 2004 par cet aspect avec une commande du département des Hauts-de-Seine dans le Parc de Sceaux (92):
Il s’agissait de valoriser de tilleuls abattus dans une allée du parc pour créer une exposition éphémère présentant la construction des bateaux sous Louis XIV à partir des arbres et de leurs formes courbes : les bois de marine. J’ai taillé une dizaine de ces tilleuls (bien que les pièces de charpente de marine étaient principalement en chêne) pour présenter au public l’évolution de l’arbre à la pièce de charpente terminée. Ces pièces de bois étaient disposées au sol dans une allée. Tout autour étaient installés une dizaine de panneaux graphiques évoquant la politique de Jean-Baptiste Colbert, trésorier du Roi travaillant dans le château de Sceaux, les termes techniques de taille de charpente de marine, les types de bois et outils utilisés et le lien entre la forme des arbres et la forme des bois de marine. J’ai rédigé les textes en m’informant à la bibliothèque du Musée national de la Marine de Paris et dans le livre de Jean-Marie Ballu « Bois de Marine » (éd. CNPF). J’ai aussi réalisé les illustrations et la mise en page.
J’évoque également souvent la « Gaule chevelue » de César, l’ordonnance de Brunoy de 1346 de Philippe VI de Valois (« Les maîtres des eaux et forêts enquerront et visiteront toutes les forez et bois et feront les ventes qui y sont, en regard de ce que lesdites forez se puissent perpétuellement soustenir en bon estat » soustenir = sustainable), les peintres de Barbizon, l’histoire des forêts royales devenues forêts privées d’État (les forêts domaniales) en me référant au livre « Histoire des forêts françaises » de Georges-André Morin et Jean-Marie Ballu basé sur le cours d’histoire de 1925 de Gustave Huffel (professeur à la prestigieuse École des Eaux et Forêts de Nancy) éd. CNPF.

la géographie : D’où viennent les arbres ? (cèdre du Liban,Robinier d’Amérique) Huile chinoise de Tung?. Comment se travaille le bois en suède, en Chine , au Maroc, au Royaume Uni ? Quelles sont les surfaces forestières aujourd’hui en France métropolitaine ? Pourquoi augmentent-elles ? Quel est le rapport forêts privées/forêts publiques. J’ai créé des supports pédagogiques pour présenter les différentes essences d’arbre à travers le pays

le latin : noms scientifiques des arbres

la technologie : comment marche un tour à perche, un banc de scie, une scie à ruban, une graveuse laser, une CNC, une tronçonneuse, comment est construit un bateau en bois, un avion en bois, une charpente ? Quels sont les termes de la charpente ?

la physique : pour ne pas travailler en force je mets l’accent sur la maitrise de l’inertie de l’outil. Ma toupie Tippe top qui se retourne toute seule permet de parler de la friction. Pareil pour la mèche de mon vilebrequin, toute chaude après le perçage.

le dessin : la base de mon travail de sculpture, de compréhension des volumes (tout aussi bien pour un meuble, une charpente ou un bas-relief)

le français : diversité linguistique des noms d’outils, des lieux, des métiers du bois

Et bien sûr les mathématiques : la croix du bûcheron pour mesurer la hauteur d’un arbre (théorème de Thalès), la corde à 13 nœuds/12 sections pour l’angle droit d’une construction en bois (théorème de Pythagore), mesurer, calculer, le compas (très utile pour le bois et la sculpture), mon pac-man pour calculer le centre d’un cercle (centreur de tourneur sur bois en utilisant la médiatrice d’un côté d’un triangle isocèle), le blog du tonnelier Cyrille art et tonneaux vous explique comment il utilise Euclide et le triangle équilatéral, pour connaître le diamètre exact à l’intérieur du jable de son tonneau

et les Sciences de la vie et de la terre :

sève brute/améliorée, rayons médullaires, cépées et rejets végétatifs, duramen et aubier (bois mort/bois vivant), liber et écorce, les pathologies, l’équilibre agro-sylvo-cynégétique, la vie du sol, la photosynthèse, la vie dans un arbre (mort ou pas), reconnaissance des arbres, les fruits, les fleurs etc…

Je ne limiterais pas les apports de la pratique du bois aux seules matières académiques. Les apprentissages autour du bois ne se réduisent pas aux apprenants qui se destinent à travailler ce matériau. Ils ouvrent des portes bien au-delà de celles qui mènent au travail manuel. La pratique du bois telle que je la transmets permet de mieux comprendre le milieu arboré dans lequel nous vivons, et aussi de mieux nous comprendre nous-mêmes (je m’inclus dedans : j’apprends à chaque stage, à chaque rencontre).

Travailler le bois, c’est découvrir, c’est ouvrir un livre. Quand je fends un tronc, j’ouvre un livre, je remonte le temps, je découvre un univers. Et en prime, je fabrique un bel objet.